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sombres campagnes russes enveloppées d’une buée de mysticisme ; il s’infiltre lentement dans ces épaisses masses rurales, en apparence réfractaires à toutes les idées de l’Occident. Mais si le libre examen entame le moujik, comme l’ouvrier ou le paysan de l’Europe occidentale, ce n’est pas sous la forme d’un matérialisme abject ou d’un vide et frivole scepticisme ; c’est à couvert même de la religion et au nom de la foi religieuse. Loin de fermer dédaigneusement l’Évangile comme un livre d’enfant, dont l’homme adulte n’a plus rien à apprendre, ces soi-disant rationalistes s’inspirent, dans leurs égarements mêmes, de la parole du Christ, y cherchant la vérité et la lumière.

Entre le peuple athée de nos capitales et les plus hardis de ces hérétiques, cela seul ferait une différence à l’avantage du Russe. Il garde encore des croyances auxquelles attacher ses notions morales et sur lesquelles appuyer ses souffrances et sa faiblesse. Le moujik demeure religieux jusqu’en ses révoltes contre l’Église. La religion reste pour lui le viatique de la vie. Alors même qu’il ne semble plus en attendre les félicités d’un paradis supraterrestre, c’est d’elle qu’il attend la direction et le bonheur de son existence sublunaire ; s’il a parfois, lui aussi, ramené ses espérances du ciel en terre, c’est à elle, la vieille consolatrice, qu’il demande de lui ouvrir le nouvel Éden. L’obscure évolution de la pensée religieuse dans les sectes de Russie tient moins de « l’infidélité » contemporaine que de la réforme du seizième siècle. Jusque dans le naufrage des dogmes traditionnels, Dieu et l’âme surnagent.


Il y a au fond du peuple des sectes réformées, protestantes ; il y a aussi une secte à tendances juives, à la fois plus ancienne et moins connue : les judaïsants ou sabbatistes (soubbotniki). Ces judéo-chrétiens ont substitué le samedi, le sabbat juif, au dimanche. Cette secte, qui incline à revenir aux rites du judaïsme, est-elle bien une hérésie