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qui entourent Moscou, on voit la population des campagnes recourir, pour chasser la peste bovine, aux rites de leurs ancêtres. Les femmes, rassemblées au milieu des ténèbres, pendant que les hommes demeurent enfermés, font à demi nues une procession nocturne. En tête marchent les saintes images, associant malgré lui le christianisme aux antiques cérémonies païennes. Des jeunes filles sont attelées à la charrue ; elles tracent autour du village un sillon que des incantations traditionnelles interdisent à la peste de franchir. D’autres fois la maladie, personnifiée par un mannequin de paille, est noyée dans la rivière, ou bien enterrée ou brûlée solennellement, avec un chien ou un chat. On a vu, en temps de choléra, des payans du centre de l’empire contraindre leur prêtre en habits sacerdotaux à ensevelir, selon les rites de l’Église, une poupée de cette sorte représentant le choléra.

C’est contre la sorcellerie et non contre les dieux du paganisme que l’Église et le clergé ont eu le plus à lutter. Dans ce combat séculaire, le christianisme, loin de toujours triompher de son occulte adversaire, ne l’a emporté qu’en dégénérant lui-même, pour nombre de moujiks, en une sorte de magie sainte, officiellement consacrée par l’Église et l’État. Aux yeux de maint paysan, les rites de l’Église ne sont que des charmes plus solennels et ses prières des incantations propres à conjurer les périls réels ou imaginaires. Pour lui, le prêtre est avant tout le dépositaire des saintes formules et le maître des célestes évocations ; le Christ n’est, en quelque façon, que le plus puissant et le plus doux des enchanteurs ; Dieu n’est que le magicien suprême[1].

Un des traits les plus marqués de la religion du moujik ce n’est pas seulement le formalisme extérieur, c’est l’attachement aux rites, à l’obriad, comme disent les Russes. Cet attachement, qui a été, chez les Moscovites, le principe

  1. El Magico prodigioso selon le titre de la pièce de l’Espagnol Calderon.