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athlètes de l’esprit était trop abstrait pour faire beaucoup de conquêtes dans un peuple grossier. Le Christianisme spirituel ne pouvait guère se répandre chez le moujik que sous une forme plus accessible. De là le succès des buveurs de lait. Chez eux l’idéalisme mystique des doukhobortses s’est évaporé ; il n’est guère resté que le rationalisme. Les molokanes interprètent les livres saints avec non moins de liberté, s’appuyant, eux aussi, sur la maxime : La lettre tue et l’esprit vivifie. Comme ils ont des adhérents en des régions fort éloignées, on distingue parmi eux divers groupes et diverses opinions. Ils ne semblent pas toujours croire à la réalité historique des récits évangéliques ; mais, à les entendre, cela importe peu, tout dans l’Évangile devant se prendre au figuré. Les molokanes sont ouvertement unitaires, et ce n’est pas une petite surprise pour l’étranger de rencontrer, au fond d’obscures communautés populaires, le christianisme de Newton, de Milton, de Locke. On songe au socinianisme, accueilli en Pologne alors qu’il trouvait si peu d’adeptes dans l’Europe occidentale, comme si, au contact des juifs et des mahométans, les peuples slaves de l’Orient eussent eu plus de facilité à revenir à la conception hébraïque de l’unité divine.


Molokanes et doukhobortses ont été accusés de repousser l’autorité temporelle, aussi bien que l’autorité spirituelle. On leur a prêté la maxime que les gouvernements n’étaient faits que pour les méchants. La conception sociale de ces rationalistes aboutit à une sorte de théocratie démocratique. D’après les molokanes, l’Église et la société ne doivent pas être séparées ; l’une et l’autre ne font qu’un. La société civile est réellement l’Église ; et, comme telle, la société doit être constituée sur les principes évangéliques, sur l’amour, l’égalité et la liberté. On retrouve là, en termes presque identiques, la devise de la Révolution, avec cette différence capitale que le premier terme est l’amour et que le point de départ est Dieu. « Le Seigneur est Esprit, dit le