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tudes de la Sibérie, d’où il doit revenir, à la tête des légions célestes, pour fonder l’empire des saints. C’est vraiment une destinée bizarre que celle de ce prince de Holstein, détrôné pour avoir si mal compris la Russie, et devenu le dieu de la plus singulière des sectes russes[1]. Pour établir le règne de la justice, quelques skoptsy donnent, comme futur lieutenant, à l’époux peu guerrier de Catherine II, Napoléon Ier, que ces eunuques revendiquent comme un des leurs[2]. D’autres sectaires, voisins des skopsky et des khlysly, ont fait de Napoléon leur unique messie, et rendent à ses images le même culte que les blanches-colombes aux images de Pierre III[3]. Les portraits de ce dernier prince, comme ceux de Selivanof, sont un des indices auxquels se reconnaisseat les skoptsy. Ils ont aussi parfois d’autres emblèmes, ainsi un moine crucifié qui semble une figure de leur nouveau rédempteur. Le roi David, qui dansait devant l’arche, est encore un des types favoris des skoptsy, aussi bien que des khlysty.


Malgré leurs précautions pour se dissimuler, les mutilés sont souvent dénoncés par leur extérieur même, par leur visage, par leur voix. Comme les sopranistes des chapelles romaines, le skopets a d’ordinaire le teint jaune, la barbe rare, la voix aiguë, avec un je ne sais quoi d’efféminé et d’incertain dans la démarche et le regard. A ces signes, l’œil reconnaît les disciples de Selivanof parmi les changeurs de Pétersbourg ou de Moscou. La police semble parfois seule à ne pas les voir.

  1. Si Pierre III est demeuré populaire parmi les dissidents, c’est qu’il leur avait accordé la liberté de conscience. De plus, en dépouillant les monastères de leurs biens, Pierre III avait enjoint de donner à leurs paysans les terres qu’ils cultivaient. Or les khlysty d’où sont sortis les skoptsy, étaient nombreux parmi les serfs des couvents. On comprend qu’en le voyant leur octroyer la terre et la liberté, certains de ces paysans aient cru reconnaître, dans ce libérateur couronné, un messie.
  2. Liprandi, Sbornik, II, p. 135.
  3. Voyez plus haut, même livre, ch. ii, p. 37.