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Page:Anatole Leroy-Beaulieu - Empire des Tsars, tome 3, Hachette, 1889.djvu/495

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ayant ou non des héritiers de leur sang, les skopsty ne suffisent point à la reproduction de leur secte. Il leur faut chercher des prosélytes, ei, pour s’en procurer, ils n’épargnent ni fatigue, ni ruse, ni argent. Les sacrifices que s’imposent à cet égard les blanches-colombes s’expliquent par leurs doctrines. Comme la plupart des sectaires russes, les skoptsy sont millénaires. Ils attendent un messie qui doit établir son règne en Russie et donner l’empire de la terre aux saints, aux vierges. Or, selon l’Apocalypse (VI, 10, 11), ce messie ne doit paraître que lorsque le nombre des saints sera complet. Pour que le nouveau et dernier Christ vienne leur assurer l’empire, il faut que les hommes marqués du sceau de l’Ange soient au nombre de 144 000 ; aussi tous leurs efforts tendent-ils à atteindre le chiffre apocalyptique.

Les riches marchands emploient souvent leur fortune à la propagande. Aux promesses de la béatitude éternelle ils ne dédaignent point de joindre le grossier appât du bien-être terrestre. Tantôt ce sont de pauvres gens, des soldats surtout qu’ils séduisent par des offres brillantes ; tantôt ce sont de pauvres enfants qu’ils se font céder pour les élever dans leurs principes. Ils recherchent de préférence les enfants et les adolescents, s’efforçant de les pénétrer de la nécessité de « tuer la chair ». Ils y réussissent parfois si bien qu’on a vu des garçons d’une quinzaine d’années s’amputer eux-mêmes pour se délivrer des troubles de la puberté. Parfois ces apôtres de la pureté ne se font pas scrupule de recourir à la force ou à l’artifice. Ils surprennent le consentement de leurs victimes par d’équivoques formules, ne révélant à leurs confiants prosélytes le dernier mot de leur doctrine que lorsqu’il est trop tard pour se dérober à leur couteau. Deux hommes, l’un encore jeune, au teint frais, l’autre âgé, au visage jaune et glabre, causaient un soir en prenant le thé dans une maison de Moscou. « Les vierges paraîtront seuls devant le trône du Très-Haut, disait le dernier. Qui regarde