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le secret était la condition de l’initiation ; l’existence de la société ne fut dévoilée que par la saisie d’une lettre d’un des membres. L’évocation de l’Esprit, la recherche de l’extase étaient l’objet des conciliabules de la Tatarinof. Les adeptes, s’appliquant les promesses de saint Paul aux premiers chrétiens, revendiquaient, eux aussi, le don de prophétie. Pour le provoquer, ils recouraient également à des procédés artificiels, entre autres au mouvement circulaire. Le ministre des cultes d’Alexandre Ier le prince Galitzyne, a été soupçonné d’avoir honoré de sa présence ces danses extatiques. Pour lui, et pour d’autres peut-être des spectateurs ou des acteurs de ces saintes représentations, ce n’était là sans doute qu’une fantaisie de haut dilettantisme religieux.

Comme les flagellants du peuple, ces illuminés de l’aristocratie se donnaient les noms de frères et de sœurs ; et ces familières appellations, et la liberté de ces pieuses réunions, et le suave précepte d’amour mutuel, et la douce complicité d’un secret en commun peuvent avoir été, pour les deux sexes, l’un des attraits de ces mystiques séances. Au lieu des cantiques des khlysty villageois, modelés sur le rythme des chants populaires, la communauté du palais Michel avait des hymnes en langue littéraire, versifiées à la manière de Derjavine, et parfois empruntées aux poètes de la France, de l’Allemagne, de l’Angleterre. Ces khlysty civilisés provenaient sans doute moins des pauvres enseignements de Daniel Philippovitch ou d’Ivan Sousiof que des leçons des mystiques de l’Occident. Leurs auteurs favoris étaient, dit-on, Madame Guyon et Jung-Stilling. C’était l’époque où la noblesse russe, lasse du scepticisme voltairien et du matérialisme encyclopédique, inclinait, par les pentes les plus opposées, aux doctrines mystérieuses et aux enseignements arcanes, où Saint-Martin avait des disciples et Cagliostro des admirateurs, où avec Novikof la franc-maçonnerie pénétrait dans tout l’empire, pendant qu’avec Joseph de Maistre l’influence des jésuites s’insi-