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d’association et de self-government discipliné, à l’aide de chefs élus et obéis. C’est par là qu’ont pu vivre et se constituer dans un État autocratique, en face de l’Église d’État, des sectes sans existence légale. Les maîtres des principales communautés du schisme, sauf peut-être André Denissof, n’ont pas été des théologiens, des hommes de science ou de controverse ; c’étaient, pour la plupart, des hommes d’action, d’habiles organisateurs, on pourrait dire d’habiles hommes d’affaires. Aux rêveurs et aux fanatiques, uniquement occupés de la prédication de doctrines bizarres, succédèrent des hommes pratiques, qui donnèrent au schisme l’assiette, la consistance matérielle qu’il n’eût pu tenir de ses croyances.

Les sectes du raskol sont nombreuses ; un évêque du dix-huitième siècle, Dmitri de Rostof, en comptait déjà deux cents. Beaucoup ont disparu, beaucoup sont nées depuis. Les spécialistes contemporains n’en énumèrent guère moins que Dmitri de Rostof. Sur la surface mobile du raskol les sectes se forment et s’évanouissent, comme les vagues sur la mer, au gré du vent qui souffle, se poussant les unes les autres, se heurtant et se mêlant au hasard. Devant cet incessant démembrement du schisme en schismes et des sectes en sectes, il ne faut pas se laisser abuser par les mots ou par l’apparence. Il en est du raskol comme du protestantisme. Toutes ces sectes, toutes ces dénominations, selon l’heureuse expression des Anglais, ne constituent point toujours des confessions, des cultes différents. Souvent ce sont moins des Églises que des partis, des écoles dans le schisme. A cet égard, le terme de sectes, dont nous sommes contraints de nous servir, est parfois fort impropre. Au lieu de l’idée de séparation, les mots russes d’ordinaire employés pour désigner les différents groupes de dissidents, soglasié, obstchina, obstchestvo, impliquent l’idée de réunion, de société, de communauté, ou, comme le mot tolk, l’idée de doctrine, d’interprétation. Il n’est pas rare que les raskolniks forment entre eux une