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Page:Anatole Leroy-Beaulieu - Empire des Tsars, tome 3, Hachette, 1889.djvu/408

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Dans le domaine religieux, comme ailleurs dans le domaine politique, l’instruction, du moins l’instruction élémentaire, la seule universellement accessible, n’est pas, pour le peuple, une panacée d’un usage aussi sûr que les hommes se sont plu longtemps à le croire. Au lieu de les étouffer immédiatement, une instruction nécessairement superficielle aide souvent à propager les erreurs théologiques, non moins que les erreurs politiques et économiques. En Russie, l’enseignement primaire ne redresse guère plus les rêveries mystiques ou les fantaisies religieuses qu’ailleurs il ne corrige les utopies socialistes et les sophismes révolutionnaires[1]. L’homme qui sait lire est partout plus enclin à se faire lui-même sa foi, politique ou religieuse, ici d’après la Bible, là d’après le journal. On a remarqué que le moujik sachant lire est plus exposé à tomber dans les sectes. Le Pravitelstvennyi Vestnik (Messager officiel) constatait un jour, à l’aide des statistiques judiciaires, que l’école, qui diminuait les délits contre les mœurs et contre les personnes, augmentait la propension aux délits contre la religion et contre l’ordre établi. Entre l’instruction et la science il y a un abîme ; mais, pour arriver à l’une il n’y a d’autre porte que l’autre. Par malheur, les préjugés des raskolniks les écartent des études les plus propres à les affranchir de ces préjugés. C’est ainsi que ces hommes, si épris du slavon, répugnent au latin et aux études classiques ; ils restent d’ordinaire en dehors des gymnases, en dehors des universités, et, par là même, en dehors de la vraie culture et du vrai savoir[2].



  1. Les provinces où les sectes montrent le plus de vie sont souvent celles qui comptent la plus grande proportion d’hommes lettrés, d’alfabeti, ainsi que disent les Italiens. Tel, par exemple, le gouvernement de Iaroslavl, où plus de 61 pour 100 des conscrits savaient lire.
  2. En 1887, par exemple, l’Université de Saint-Pétersbourg ne comptait, sur 2523 étudiants, que 4 raskolniks.