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schisme, a été le principe d’une émancipation sociale, sera aussi pour lui le principe d’une émancipation intellectuelle. L’argent n’aura pas seulement aidé les vieux-croyants à s’affranchir des vexations administratives ; il contribuera à les délivrer de leurs entraves spirituelles. Après avoir été pour le raskol une force momentanée, l’aisance et le bien-être seront une cause de faiblesse pour les doctrines et les principes du raskol. Les hommes ne s’enrichissent pas impunément ; c’est la richesse qui, par les lumières de l’instruction, non moins que par les jouissances de la civilisation, adoucira et pour ainsi dire apprivoisera les vieux-croyants. Grâce à elle, le schisme devra se mitiger, ou il devra périr.


Ce résultat est encore éloigné : chez ces nababs raskolniks, comme chez la plupart des marchands russes, la fortune a de longtemps précédé l’instruction. Ce n’est point que les dissidents soient plus ignorants que leurs compatriotes orthodoxes. Pour l’instruction, comme pour la moralité et le bien-être, les schismatiques l’emportent souvent sur les autres Russes de même classe. Parmi ces dévots du rituel, ces sectateurs du passé, l’homme qui ne sait pas lire est notablement plus rare que dans la masse du peuple. Les vieux-croyants estiment l’instruction élémentaire ; pour la répandre parmi leurs coreligionnaires, ils ont fait de nobles sacrifices. C’est encore là une qualité qui tient autant à la position des raskolniks qu’aux principes du raskol. Quelques sectaires isolés ont pu ériger l’ignorance en vertu ; pour la plupart des vieux-ritualistes, l’instruction, la lecture et l’écriture étaient des armes indispensables contre les attaques de l’Église dominante. Comme le protestant, le raskolnik fut, par sa révolte, obligé de se créer, de se démontrer sa foi à lui-même. Sur ce point, comme sur plusieurs autres, les hommes qui fondaient toute la religion sur la tradition furent amenés aux mêmes conséquences que les hommes qui fondaient toute la