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On trouve avantage à ce qu’au point de vue religieux, comme au point de vue politique, l’esprit russe soit une table rase.

Un Russe, ami et disciple de Littré, a fort bien, sur ce point, exprimé l’opinion de beaucoup de ses compatriotes ; il nous reprochait d’avoir attaché trop d’importance à l’entrée de la Russie au nombre des nations chrétiennes[1]. En Russie, a dit M. Wyroubof, il y a eu des Églises, il n’y a jamais eu de religion, si ce n’est le polythéisme primitif. L’Église a dissous peu à peu le paganisme sans réussir à lui rien substituer. Le peuple, resté sans croyances en rapport avec ses besoins, s’est montré accessible à toutes les superstitions, à toutes les étrangetés. En fait, la Russie n’a jamais été ni réellement chrétienne, ni réellement orthodoxe ; elle n’a jamais été soumise qu’à un simulacre de baptême.

L’objection revient à dire que les sujets du tsar ont un culte et n’ont pas de religion. C’est là, qu’on veuille bien le remarquer, une observation que, pour des raisons analogues, on pourrait étendre à bien d’autres pays, à bien d’autres époques. Certes, il n’a pu suffire aux Varègues de Vladimir de prendre un bain dans les eaux du Dniepr pour en sortir chrétiens. A Kief et à Novgorod, comme plus tard à Moscou, un paganisme latent et inconscient a pu longtemps régner à l’ombre de la croix byzantine. Mais, à regarder l’histoire, la Russie n’est ni le seul État de l’Europe où le christianisme ait été officiellement imposé par une sorte de coup d’autorité, ni le seul où la foi chrétienne soit longtemps demeurée tout extérieure, toute superficielle. Les Francs de Clôvis et les Saxons de Charlemagne ne nous semblent pas avoir beaucoup mieux compris le christianisme que les droujinniks de Vladimir et d’Iaroslaf. Nous pourrions, à cet égard, faire de curieux rapprochements entre les Francs peints par Grégoire de

  1. Voyez la Philosophie positive, nov. 1813 et août 1881.