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cienne loi orthodoxe était devenue inexécutable sans être abrogée. L’abîme où ils s’étaient laissé pousser avait de quoi troubler les sectaires les plus résolus. Aussi, parmi ces bezpopovtsy, d’accord pour repousser le sacerdoce, surgirent bientôt de nombreuses divisions, ici des hésitations et des compromis, là de folles rêveries et d’extravagantes, parfois de sauvages doctrines.

Les plus timides ou les plus épris du culte se refusaient à croire qu’un chrétien pût vivre et se sauver sans les moyens de salut institués par le Christ. Ils cherchèrent à suppléer aux sacrements disparus : la piété éperdue usa de toute sorte d’invenlions, de toute sorte de stratagèmes pour se consoler et souvent pour se tromper elle-même. Privée de sacrements, elle tentait de s’en donner le simulacre. Le prêtre ordonné pour absoudre n’étant plus là, certains sectaires se confessent à leurs anciens, parfois même à des femmes, et le confesseur, qui ne peut remettre le péché, en promet au pénitent le pardon au nom de Dieu. Sans prêtres pour consacrer l’eucharistie, les âmes affamées de la chair du Christ ont eu recours à des figures ou à des souvenirs du divin sacrement. Pour cette pseudo-communion, les uns ont imaginé des rites gracieux, d’autres des cérémonies sanglantes et terribles. Ici c’étaient des raisins secs distribués par la main d’une jeune fille ; ailleurs, chez une secte qui ne se rattache, il est vrai, qu’indirectement au raskol, c’était, prétend-on, le sein même d’une jeune vierge qui servait de nourriture eucharistique. Un groupe de bezpopovtsy, appelés les bâilleurs, soutient que le Christ ne peut dérober aux fidèles le corps et le sang immolés pour les hommes. Dans leur office du jeudi saint, ils demeurent la bouche ouverte, attendant que les anges, les seuls ministres qui soient restés à Dieu, viennent les abreuver d’un calice invisible.

Ainsi faisaient, pour sortir du gouffre spirituel où les avait précipitées le raskol, les âmes les plus tendres ou les plus exaltées. Tout autre est la conduite des plus résolus, des