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La première fois que j’assistai à la messe dans un village russe, je remarquai au premier rang une femme en chapeau rond, différant par tout son costume des paysannes qui l’entouraient. C’était la femme du prêtre : elle était seule, au milieu des babas des moujiks, à porter la robe et les atours de la ville. La popesse suit de loin, le dimanche au moins, les modes européennes. J’en ai vu à l’église en chapeau retroussé. Leur toilette révèle aux yeux leur isolement ; c’est comme un emblème de leur situation sociale. La popesse n’a au village ni égale ni compagne ; elle ne peut frayer qu’avec ses pareilles du voisinage. Il n’en est déjà plus de même dans les villes. Les canons ou les règlements ecclésiastiques interdisent, dit-on, à la femme du prêtre de porter des couleurs voyantes et de prendre part aux divertissements mondains ; mais, à la ville au moins, là où le pope est à son aise et où la popesse trouve de la société, ces règles semblent souvent tombées en désuétude.

L’infériorité de l’éducation des femmes a été une des causes de l’isolement du clergé : telle maison qui eût pu recevoir dans l’intimité le prêtre instruit, n’y saurait admettre son ignorante compagne. Chez un clergé, comme celui de France, sorti d’ordinaire des classes inférieures, la dignité sacerdotale peut suppléer à la naissance, et l’instruction à l’éducation ; il en est tout autrement pour un clergé marié. Entre la société et lui, la femme élève une barrière, et, de cette façon encore, le mariage devient pour le prêtre un principe d’isolement. Pour relever le clergé, il faut relever l’épouse du prêtre. Quel mariage peut exiger d’une femme plus d’élévation, de noblesse et de hautes vertus ? Il semble qu’il y faille une sorte de vocation. Il existe des écoles pour les filles des popes comme il y a des instituts pour les filles nobles. On s’est souvent moqué de ces pensionnats pour les demoiselles du clergé ; il est cependant difficile de s’en passer. Dans l’état des mœurs, il faudra des années pour qu’en dehors de sa classe, le prêtre rural puisse trouver d’autres compagnes