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sa cure ou de servir plus utilement l’Église ne stimulait le prêtre de campagne. La patience, la résignation, l’humilité étaient les vertus de son état. Exposé à être révoqué, à être enrégimenté ou colonisé au loin, sur la dénonciation d’un ennemi, le pope de village a pu longtemps être regardé comme le paria de la Russie. Devant tant de causes de démoralisation, si quelque chose doit étonner, c’est qu’après plusieurs siècles d’une telle existence, le clergé russe n’ait pas été plus avili.


Le poids sous lequel s’est longtemps affaissé ce clergé, c’est le mariage, c’est la famille. La politique et la religion peuvent trouver certains avantages au mariage des prêtres ; au point de vue économique, quand le sacerdoce est devenu une fonction spéciale, exigeant tout le temps et tout le travail d’un homme, un clergé pourvu de famille est cher. Le prêtre marié convient à deux ordres de société : à un peuple patriarcal où, toutes les fonctions étant encore peu distinctes, le prêtre n’a pas besoin d’appartenir exclusivement à l’autel, — à un peuple riche, de civilisation avancée, capable de rétribuer largement toutes les spécialités. Dans une situation intermédiaire, comme celle de la Russie actuelle, le clergé ne peut faire vivre sa famille d’un travail manuel, et le pays n’est pas assez riche pour que le sacerdoce suffise aux besoins de toute une famille. Le prêtre n’est plus, comme le curé maronite, un paysan donnant la semaine au travail des champs, le dimanche à l’église ; ce n’est pas encore, comme le pasteur anglais ou américain, un homme du monde recevant d’une société opulente et cultivée un traitement honorable. Analyse-t-on les dépenses d’un pope de campagne, on est étonné de ce qu’il lui faut d’industrie pour vivre. Nous avions ce budget dressé par un prêtre russe sous Alexandre II[1]: les différents

  1. Opisanié Selskago Doukhoveristva, révélations anonymes attribuées à an prêtre du diocèse de Tver et publiées à Paris et à Leipzig (librairie Franck). Cf. le P. Gagarine : Le Clergé russe.