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se sent mal à l’aise parmi elles ; et, par là, il prête souvent au ridicule, en même temps qu’au mépris ou à la pitié. Chez ce peuple si plein de respect pour ses saints, le clergé est l’objet des railleries populaires. Dans les dictons nationaux, comme dans l’art et la littérature, le pope et tout ce qui lui appartient, sa femme, ses enfants, sa maison, son champ, sont souvent tournés en dérision. « Suis-je un pope, pour dîner deux fois ? » dit le moujik, et ce dicton n’est pas le plus méchant du genre. « Le pope est ivre et la croix est de bois (pop pianyi a krest déréviannyi) », assure un mélancolique proverbe, où semblent se résumer les déceptions religieuses du peuple. La superstition, qui semblerait devoir profiter à la considération du prêtre, tourne elle-même parfois contre lui. Il passe pour avoir le mauvais œil ; on craint la rencontre d’un pope comme celle d’un mort ; pour détourner ce présage de malheur, on crache quand un prêtre passe près de vous.

Méprisé des uns, isolé de tous, le pope des campagnes est dans la dépendance de chacun. Il dépend du paysan, qui le paye et cultive son champ ; il dépend du propriétaire, qui souvent l’a fait nommer et peut le faire révoquer ; il dépend de l’évêque, du consistoire, du doyen ou blagotchinnyi ; il dépend de toute la bureaucratie ecclésiastique ou civile. L’évêque, le vladyka, c’est-à-dire le souverain, le maître[1], est moins le père et le protecteur de ses prêtres que leur chef et leur juge. Les dignitaires ecclésiastiques, sortis du clergé noir, témoignent souvent eux-mêmes au clergé des campagnes un dédain peu fait pour le relever aux yeux de ses paroissiens. Le pope est rarement admis en présence de son évêque et il en redoute les visites diocésaines. La seule perspective de la collation à offrir « au Très Sacré » (preosviachtchennyi) est pour beaucoup un sujet de trouble et de transes. Naguère encore, on accusait certains évêques de faire attendre leurs prêtres dans la pièce

  1. Comparez le grec despote, despotès, employé dans le même sens.