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porté vers la tradition et l’autorité, l’autre vers les innovations et la liberté. Ainsi que nous l'avons indiqué plus haut[1], il y a là, pour l’Église russe, le cadre de deux partis plus ou moins analogues au high church et au low church de l’Église anglicane. Il s’en faut, du reste, que l’Église russe soit aujourd’hui exposée à de pareils conflits. L’ascendant de la tradition et le besoin d’union la préserveront longtemps de toute lutte ouverte, de toute scission. Les deux clergés vivront côte à côte sans que le triomphe de l’un soit assez complet pour amener l’anéantissement de l’autre. De ces deux émules, l’un est plus important par le pouvoir, par la science, par son rôle traditionnel, l’autre par le nombre et par son rôle social ; l’un a derrière lui un plus grand passé, l’autre a peut-être devant lui un plus long avenir. Nous commencerons par le premier, par le plus élevé, le clergé noir.

Les monastères et les moines ont longtemps tenu une large place dans l’existence de la Russie ; aujourd’hui encore ses vastes couvents sont les plus remarquables monuments de son histoire. Dans aucun pays, le rôle des moines n’a été plus considérable ; il n’a pas toujours été le même qu’en Occident. Le monachisme orthodoxe oriental n’a point eu de branches aussi multiples, d’inflorescence aussi complexe, que le monachisme catholique latin. Au lieu de se ramifier en une foule de congrégations et d’ordres divers, il a gardé, à travers les siècles, une simplicité archaïque ; il est, à beaucoup d’égards, demeuré primitif. Comme toutes choses, l’esprit monastique a eu moins de mobilité, de variété, de fécondité, en Orient qu’en Occident. Les Russes et les Grecs n’ont connu que les premières phases du monachisme, celles du moyen âge antérieur à saint Bernard, ou, au moins, à saint Dominique et à saint François. Des deux grandes directions de la vie religieuse, la vie active et militante, la vie contem-

  1. Voy. même livre, chap. ii, p. 95.