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puis les livres sortis du clergé, puis les recueils et les journaux ecclésiastiques, déjà nombreux en Russie. A l’intérieur, cette censure est préventive ; l’Église a retenu, visà-vis de la presse périodique, un privilège abandonné par l’État. L’oukaze d’Alexandre II qui, en 1865, a libéré la presse de ce servage, a eu soin d’édicter que les nouvelles franchises ne s’étendraient pas aux compositions, traductions, éditions, ni même aux passages (mesta) traitant de questions religieuses[1]. Dans ce domaine, l’oukaze de 1828, avec le règlement draconien de Nicolas, est demeuré en vigueur. Pour toucher aux matières religieuses, les feuilles politiques doivent obtenir l’agrément de la censure spirituelle ; le plus souvent elles préfèrent s’abstenir. Le clergé se trouve ainsi plus protégé que l’administration, et l’Église que le gouvernement. De là, en partie, le peu de place que tiennent dans la presse et la littérature russes la religion, l’histoire ecclésiastique, la théologie, la philosophie même. L’indifférence pour les questions religieuses, parfois reprochée aux écrivains russes, leur a été enseignée par la censure spirituelle.

La censure synodale et ses comités de province étant composés de moines, l’esprit monastique y prédomine ; le clergé marié, le clergé paroissial se trouve, plus encore que les laïcs, entravé dans l’exposition de ses griefs ou de ses vœux. Au lieu d’être toujours asservie à l’État, l’Église en cette matière s’est parfois servie de l’autorité publique dans des vues qui n’étaient ni celles de la nation, ni toujours celles du pouvoir. Avec la faveur de l’opinion, et même des hautes régions gouvernementales, le clergé inférieur et ses avocats ont souvent été obligés d’avoir recours à des moyens détournés, à des récits romanesques ou à des livres imprimés à l’étranger. Il en a été de même des laïcs les plus religieux, de Khomiakof et de Samarine à Vladimir Solovief. La censure privilégiée de l’Église a été ainsi

  1. Voyez Golovatchef : Deciat let reform., p. 283-86.