Ouvrir le menu principal

Page:Anatole Leroy-Beaulieu - Empire des Tsars, tome 3, Hachette, 1889.djvu/196

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


en supprimant le patriarcat. Pour que la Russie n’ait qu’une tête, il décapite l’Église.

En réalité, ce qui recommandait à Pierre le gouvernement synodal, ce n’était pas sa supériorité théorique, laborieusement démontrée par le Règlement spirituel, c’était sa faiblesse. Le grand tort du patriarcat était sa force. Avec la constitution collégiale, l’État, dit le Règlement spirituel, n’a point à redouter les troubles et les agitations qui le menacent lorsqu’un seul homme est à la tête de l’Église. L’autocrate sentait qu’un pontife, chef de droit de la hiérarchie, en concentrant en ses mains tous les pouvoirs, devait être un instrument moins docile qu’un synode composé de membres nommés par le prince, séparés d’opinions ou d’intérêts, et ne portant chacun qu’une part de responsabilité. Il savait que fractionner l’autorité ecclésiastique, c’était l’affaiblir.

Dans sa jalousie de toute apparence de pouvoir rival, Pierre, en substituant au patriarche un conseil de prélats, a soin de ravaler la dignité épiscopale. Il met les évêques en garde contre l’orgueil, il leur fait prêcher l’humilité. Le Règlement spirituel, signé par tous les évêques de Russie, se plaint du faste insolent des évêques ; il a soin de leur rappeler que, si leur ministère est un honneur, c’est un honneur médiocre, qui ne saurait à aucun titre s’égaler à la dignité du tsar. Le réformateur est partout préoccupé d’établir ia suprématie du pouvoir civil. Le souvenir de Nikone semble l’obséder. Il n’a pas oublié que son père Alexis a entendu le patriarche exalter la sublimité des fonctions épiscopales aux dépens de la majesté tsarienne. Nikone, à l’appui de son dire, avait cité les prières où l’Église appelait l’évêque image de Dieu : cette inconvenante métaphore a disparu du rituel, comme si, pour la Russie orthodoxe, il ne devait y avoir qu’une image de Dieu, le tsar[1].

  1. Palmer a remarqué que cette expression, image de Dieu, avait été supprimée dans le rituel du sacre des évêques. Elle aurait également été effacée