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garde de juger en personne le patriarche. Il laissa ses boyars, les ennemis de Nikone, le traduire devant un concile, qui finit par le condamner et le déposer. Longtemps tout-puissant, grâce à son ascendant personnel sur le pieux tsar, Nikone fut perdu du jour où les intrigues de ses adversaires réussirent à l’empécher de communiquer avec Alexis. Il éprouva qu’en Russie, dans l’Église comme dans l’État, rien ne résiste, quand l’appui de l’autocrate vient à manquer. Dépouillé de la dignité patriarcale, exilé dans un couvent des bords du lac Blanc, l’unique faveur qu’il obtint du tsar fut de rentrer au monastère de la Nouvelle Jérusalem, érigé par lui au nord de Moscou. Il mourut avant d’en avoir atteint les portes. Le grand patriarche y repose aujourd’hui dans une tombe délaissée. Les paysans qui viennent, en pèlerins, à la Nouvelle Jérusalem vénérer le fac-similé du Saint-Sépulcre et du Calvaire, dessiné par Nikone, ne baisent point la dalle qui recouvre ses os. Frappé au service de Rome, il eût eu, en tombant, les honneurs de l’apothéose chrétienne. Dans la Russie orthodoxe, son inflexible revendication des droits de l’Église ne lui a pas seulement coûté le béret blanc de patriarche, mais l’auréole de saint.

Telle fut la fin de ce duel disproportionné entre deux pouvoirs trop manifestement inégaux pour que le combat pût être long, ou l’issue douteuse. Sur le sol autocratique, il était interdit au sacerdoce d’entrer en lutte avec l’empire. Toute querelle des investitures aboutissait fatalement à la défaite de la hiérarchie ecclésiastique, isolée dans l’empire, sans recours au dehors, sans foi en sa propre force. Le champion de l’Église devait être abandonné du clergé aussi bien que des laïcs. L’épiscopat devait sacrifier l’altier défenseur de sa dignité, et l’Église russe renier son patriarche. Les Églises orientales, résignées à toutes les humiliations, vouées par le joug turc à une éternelle mendicité, devaient elles-mêmes subir les décisions d’un concile agréable au tsar orthodoxe. Pour que la leçon fût com-