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des pontifes, un Léon le Grand, un Grégoire le Grand, non contents de flatter les empereurs, doivent faire leur cour aux impératrices et, pour gagner le maître, s’assurer la faveur des maîtresses, les Augustæ[1]. Et cependant, pour Grégoire et ses successeurs, l’empereur est loin ; il ne trône pas au Palatin ou au Cœlius, dans le voisinage du Latran ; il n’est représenté en Italie que par un officier étranger, l’exarque, qui n’habite même pas à Rome. Les écrivains catholiques aiment à considérer l’abandon de la Ville Éternelle par les empereurs et la chute de l’empire d’Orient comme des événements providentiels. Ils ont raison. L’empereur fût demeuré à Rome ou le pape l’eût suivi à Byzance, que jamais la papauté n’eût été la papauté. On conçoit mal un pape face à face avec un autocrate.

Ce contact du pouvoir absolu, l’Église russe y a été soumise durant des siècles. Comment toute sa constitution n’en aurait-elle pas été affectée ? Elle ne pouvait, comme Rome, se parer du prestige de la succession apostolique et se retrancher dans le principat de saint Pierre. Fille de l’Église grecque, elle ne pouvait prétendre à plus d’indépendance que sa mère. Les modèles que lui offrait Byzance ne l’excitaient pas à convoiter une orgueilleuse indépendance. À l’exemple de sa mère, une mère qu’elle ne pouvait prétendre égaler ni en illustration ni en science, elle ne devait point se montrer trop exigeante en fait de liberté. Ses premiers instituteurs dans le christianisme lui avaient inculqué la soumission aux puissances ; les missionnaires grecs lui avaient apporté les lois et les règles de la Nouvelle Rome. Comment le métropolite de la Russie, longtemps suffragant de Byzance, eût-il réclamé plus de franchises que le patriarche œcuménique ? Pour Moscou, comme pour Kief, Tsargrad, la Ville Royale du Bosphore[2], n’était

  1. Voyez notamment M. E. Lavisse : Études sur l’histoire d’Allemagne : L’entrée en scène de la papauté, Revue des Deux Mondes, 15 déc. 1886
  2. Tsargrad, la Ville Royale, nom slave de Constantinople ; c’est à tort qu’on traduit parfois : « la ville du tsar ».