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l’esprit qu’elles sont le plus loin l’une de l’autre. Là même où les formes sont catholiques, l’esprit est souvent protestant.

Avant d’avoir étudié l’organisation intérieure du clergé et les rapports de l’Église et de l’État, nous pouvons déjà apprécier l’efficacité morale et la valeur sociale de l’orthodoxie gréco-russe. Les formes religieuses, on l’a souvent répété, non sans exagération, ont une secrète affmité avec les formes politiques. Par sa concentration et sa hiérarchie, par son esprit d’obéissance et la puissance dont il a revêtu son chef, le catholicisme tend à l’autorité, à la centralisation, à la monarchie. Par la foi individuelle et l’esprit d’examen, par la variété des sectes, le protestantisme mène plutôt à la liberté, à la décentralisation, au gouvernement représentatif. L’Église orthodoxe ayant une constitution mixte, moins décidée dans l’un ou l’autre sens, ses tendances spontanées sont plus difficiles à saisir. Elle semble n’avoir de parenté avec aucune forme politique. Elle a pour toutes une sorte d’indifférence qui lui permet de se concilier aisément avec tout régime conciliable avec l’Évangile. L’orthodoxie ne porte point en elle-même de type, d’idéal de gouvernement vers lequel diriger les nations. Liberté ou despotisme, république ou monarchie, démocratie ou aristocratie, elle n’est impérieusement poussée d’aucun côté et se plie à tout ce qui l'entoure. Si elle n’a pas dans son sein de principe de liberté, elle n’a pas davantage de principe de servitude. Elle laisse agir librement le génie des peuples et les causes historiques ; elle exerce sur le monde du dehors moins d’influence qu’il n’en a sur elle. Loin de prétendre à façonner l’État à son image, elle se laisse plutôt façonner à la sienne. C’est ce qui explique les destinées et l’organisation de l’Église russe.