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Page:Anatole France - Rabelais, Calmann-Lévy, 1928.djvu/33

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sur son plateau, au milieu du marais vendéen, domine l’une des deux branches que forme l’Aulise, affluent de la Sèvre Niortaise. Là s’élevait une antique abbaye, érigée en évêché par le pape Jean XXII. Geoffroy d’Estissac qui, à la manière des seigneurs de la Renaissance, menait une vie splendide, donnait à l’église abbatiale, nouvellement reconstruite, un portail tout étincelant des merveilles de la nouvelle architecture et transformait les bâtiments conventuels en un palais de goût italien, avec un cloître charmant, une fontaine jaillissante, de larges et nobles escaliers. Autour de cette belle demeure, Geoffroy d’Estissac plantait des jardins pleins de fleurs et d’herbes rares. Reçu à Ligugé et logé, peut-être, dans le donjon circulaire où l’on montre encore sa chambre, Rabelais se retrouva en bonne compagnie de savants. Il s’y lia notamment d’amitié avec Jean Bouchet, Poitevin comme lui, procureur à Poitiers, auteur des Annales d’Aquitaine et d’une multitude d’écrits en prose et en vers. Il y avait à Ligugé, nous dit-on, bons fruits et bons vins, mais surtout bons livres et doctes entretiens. Rabelais a vanté le cru de Ligugé. Peut-être y a-t-il mis un peu de complaisance. Et je vous dirai, à ce propos, que je soupçonne notre François de ne s’être jamais connu en vins. Il ne parle que de bouteilles ; mais ses bouteilles étaient des livres et il ne s’enivrait que de sagesse et de bonne doctrine.