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Page:Anatole France - Rabelais, Calmann-Lévy, 1928.djvu/253

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Voltaire vint tard à Rabelais ; mais, quand il se mit à l’aimer, il en fut fou et l’apprit par cœur. Le dix-huitième siècle pouvait parfois se sentir offensé par Rabelais dans sa délicatesse ; mais il ne pouvait pas ne pas goûter la philosophie du curé de Meudon qui trouva alors des imitateurs assez heureux, comme l’abbé Dulaurens.

En 1791, Ginguené, poète et publiciste, publia un livre, intitulé : De l’autorité de Rabelais dans la Révolution présente, et dans la constitution civile du clergé, où notre auteur est considéré comme philosophe, comme politique, et amené un peu par force aux idées modernes. Rabelais, qui se moquait des prophètes et des devins, a dû rire dans les Champs Élysées des commentateurs qui lui faisaient prédire la Révolution française. Toutefois, il est juste de dire que les grands penseurs voient loin devant eux, qu’ils préparent l’avenir, et tracent la tâche aux hommes d’État qui l’accomplissent avec des œillères, et parfois un bandeau sur les yeux, comme les chevaux de manège. Je ne dis cela que pour les hommes d’État de la vieille Europe.

La critique du dix-neuvième siècle, très avertie, très curieuse, et, dans son ensemble, très souple, habile à pénétrer les sentiments, les mœurs, les caractères, le langage du passé, fut très favorable à Rabelais, reconnut son génie, consacra sa gloire. Mais, comme il est difficile, comme il est peut-être impossible de sortir de son temps, même à