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Page:Anatole France - Rabelais, Calmann-Lévy, 1928.djvu/252

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Quelque prix que j’en puisse attendre,
Ce serait mon premier souhait,
De la louer ou de la vendre
Pour l’usage que l’on en fait.

Ainsi pour les Muses, pour la muse latine de de Thou, comme pour la muse française de Ronsard, Rabelais est un ivrogne. Les Muses sont des menteuses ; mais elles savent trouver du crédit et faire croire leurs fables.

Parmi les Pantagruélistes du dix-septième siècle, il faut citer Bernier, le philosophe gassendiste, l’ami de Ninon de Lenclos et de madame de La Sablière, le savant Huet, évêque d’Avranches, Ménage, madame de Sévigné, La Fontaine, Racine, Molière, Fontenelle, et l’on conviendra que la liste est assez belle. Quant à La Bruyère, on connaît son jugement sur notre auteur : « Où il est mauvais, il passe bien loin au delà du pire, c’est le charme de la canaille ; où il est bon, il va jusqu’à l’exquis et à l’excellent ; il peut être le mets des plus délicats. » Certes, le Pantagruel était le mets des plus délicats, de la Fontaine, de Molière, de La Bruyère lui-même. Quant à charmer la canaille, si l’on entend par canaille les gens qui n’ont ni esprit, ni lettres, ni belles connaissances, comment Rabelais l’eût-il pu faire à l’époque où La Bruyère écrivait, vers 1688, puisque alors sa langue n’était plus intelligible qu’aux lettrés et que, pour un paysan, un crocheteur, un petit commis, un marchand, c’était de l’hébreu ?