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Page:Anatole France - Rabelais, Calmann-Lévy, 1928.djvu/249

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Ainsi Montaigne range le Pantagruel parmi les livres de simple plaisanterie qui l’amusent. Cette opinion nous semble pour le moins légère et frivole ; c’est une inadvertance du génie qu’il faut mettre avec Rabelais au premier rang des génies du seizième siècle. Mais quel contraste entre le Tourangeau solide, massif, compact, carré, rude, coloré, et le souple Gascon, ondoyant et divers ! Montaigne est certes d’un entretien agréable et profitable ; mais il est difficile à saisir ; il glisse, il échappe. Il n’y a que les professeurs qui soient sûrs de le comprendre, parce que leur profession est de tout comprendre. Je le pratique, je l’aime, je l’admire, mais je ne suis pas sûr de le bien connaître. Son esprit change d’une phrase à l’autre et parfois dans le cours d’une phrase qui n’a même pas besoin d’être très longue. S’il est vrai qu’il s’est peint dans ses Essais, il y a donné de lui une image plus brisée que la lune sur les flots. Je vous dis cela hors de propos ; mais on ne pouvait passer silencieusement sur le grand nom de Montaigne.

Ce Rabelais, que Montaigne trouvait léger, Estienne Pasquier, très grave légiste, profond historien, sage philosophe, le mettait pour le jugement et la doctrine au-dessus de tous les écrivains de son temps.

« Celui-ci, dit-il en ses Recherches, aux gaîtés qu’il mit en lumière, se moquant de toutes choses, se rendit le non pareil. De ma part, je reconnaîtrai