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Page:Anatole France - Rabelais, Calmann-Lévy, 1928.djvu/234

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Ceci peut passer à bon droit pour un trait favorable à la réforme de Luther. Car Rabelais laisse assez voir, dans tout ce qu’il écrit, que les moines sont malheureux, inutiles et nuisibles. Il se moque d’eux abondamment, mais, à y regarder de près, il ne les hait point, si toutefois ils ne font pas les farfadets, ne vexent point cruellement ceux qui étudient le grec, et ne demandent point qu’on brûle les gens pour leur savoir et leur esprit. Lorsqu’il reproche aux pauvres frocards de se ruer en cuisine, il le fait avec plus de gaîté que de colère. N’oublions pas que, de tous les personnages de son universelle comédie, celui qu’il a doté de plus de courage, de bonté, de vertu agissante est un moine, et non pas un moine renégat, un moine défroqué, mais un vrai moine, « moine, comme il dit, si oncques en fut depuis que le monde moinant moina de moinerie ». Et, quand il fonde une institution sociale où il met tout son esprit et tout son cœur, c’est encore une abbaye, une abbaye où la règle est conforme à la nature, où l’on aime la vie, où l’on pense moins au ciel qu’à la terre, mais enfin une abbaye et une demeure conventuelle.

La dernière escale des bons Pantagruélistes est le pays de Satin, où les arbres et les fleurs sont de velours et de damas, les bêtes et les oiseaux de tapisserie. Ils ne mangent, ne chantent, ni ne mordent. Nos voyageurs virent dans cette île un petit vieillard bossu, contrefait et monstrueux,