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Page:Anatole France - Rabelais, Calmann-Lévy, 1928.djvu/224

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à tous. Ils croiront peut-être que ce fut un bouffon, un farceur qui attrapait les bons plats à force de bons mots. Non, non, ce n’était pas un bouffon, ni un farceur de carrefour. Mais, avec un génie exquis et pénétrant, il raillait le genre humain et ses désirs insensés et la crédulité de ses espérances. Tranquille sur son sort, il menait une vie heureuse, les vents soufflaient toujours pour lui favorables. Cependant on n’eût pas pu trouver un plus savant homme, quand, laissant les plaisanteries, il lui plaisait de parler sérieusement et de jouer les rôles graves. Jamais sénateur au front menaçant, au regard triste et sévère, ne s’est assis plus gravement sur son siège élevé. Qu’une question fût proposée, grande et difficile, qu’il fallût pour la résoudre beaucoup de science et d’habileté, vous auriez dit qu’à lui seul les grands sujets étaient ouverts et que les secrets de nature n’étaient révélés qu’à lui. Avec quelle éloquence il savait relever tout ce qu’il lui plaisait de dire, à l’admiration de tous ceux à qui ses facéties mordantes et ses bons mots habituels avaient fait croire que ce rieur n’avait rien d’un savant ! Il savait tout ce que la Grèce et tout ce que Rome ont produit. Mais, nouveau Démocrite, il riait des vaines craintes et des désirs du vulgaire et des princes, et de leurs frivoles soucis, et des travaux anxieux de cette courte vie où se consume tout le temps que nous veut bien accorder la Divinité bienveillante. »