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Page:Anatole France - Rabelais, Calmann-Lévy, 1928.djvu/211

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raves et les mettait en sacs. Puis ils s’en allèrent tous ensemble au marché. Le laboureur vendit très bien ses raves. Le diable ne vendit rien. Qui pis est, on se moquait de lui publiquement.

— Je vois bien, vilain, dit alors le diable, que par toi je suis encore trompé.

Ce conte, est-il besoin de le dire ? n’est pas de l’invention de Rabelais. Rabelais l’a pris dans le fonds populaire. La Fontaine le prit à Rabelais pour le mettre en vers. Voici le conte, tel que l’a écrit le poète, dans une langue excellente :

                                   …Papefigue se nomme
L’île et province où les gens autrefois
Firent la figue au portrait du Saint-Père.
Punis en sont ; rien chez eux ne prospère :
Ainsi nous l’a conté maître François.
L’île fut lors donnée en apanage
À Lucifer ; c’est sa maison des champs.
On voit courir par tout cet héritage
Ses commensaux, rudes à pauvres gens,
Peuple ayant queue, ayant cornes et griffes,
Si maints tableaux ne sont point apocryphes.
Advint un jour qu’un de ces beaux messieurs
Vit un manant rusé, des plus trompeurs,
Verser un champ dans l’île dessus dite.
Bien paraissait la terre être maudite,
Car le manant avec peine et sueur
La retournait et faisait son labeur.
Survint un diable à titre de seigneur.
Ce diable était des gens de l’Évangile,
Simple, ignorant, à tromper très facile,
Bon gentilhomme et qui, dans son courroux,
N’avait encor tonné que sur les choux :
Plus ne savait apporter de dommage.
— Vilain, dit-il, vaquer à nul ouvrage