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Page:Anatole France - Rabelais, Calmann-Lévy, 1928.djvu/192

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— Oh ! que trois et quatre fois heureux sont ceux qui plantent des choux ! ô Parques, que ne m’avez-vous filé planteur de choux ! Ô que petit est le nombre de ceux que Jupiter a favorisés du bonheur de planter des choux ! Ils ont toujours un pied sur terre et l’autre n’en est pas loin. Il avait bien raison, Pyrrhon, lorsque, se trouvant en un danger semblable au nôtre et, voyant près du rivage un porc qui mangeait de l’orge épandue, le déclara bien heureux à double titre : d’abord, il avait de l’orge à foison, et puis il était sur terre. Pour manoir déifique et seigneurial, il n’est que le plancher des vaches… Cette vague nous emportera. Dieu sauveur ! Ô mes amis, un peu de vinaigre ! Bou ! bou ! bou ! C’est fait de moi. Otto, to, to. Je me noie.

Frère Jean des Entommeures, qui s’était mis en pourpoint pour aider aux matelots, l’interpelle en passant :

— Pardieu, Panurge le veau, Panurge le pleurard, Panurge le criard, tu ferais bien mieux de nous aider, que de rester là pleurant comme une vache, assis sur ton derrière comme un magot.

Mais Panurge pleure et gémit de plus belle.

— Frère Jean, mon ami, mon bon père, je me noie, c’est fait de moi. Je me noie : l’eau est entrée dans mon soulier par le col de ma chemise.

— Viens nous aider, dit Frère Jean. Trente légions de diables ! viendra-t-il ?

— Ne jurons point à cette heure, dit Panurge.