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Page:Anatole France - Rabelais, Calmann-Lévy, 1928.djvu/183

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tour à Rabelais et en fît un récit qui paraîtra, je le crains, un peu sec au regard de son modèle.

Après l’aventure des moutons, nos voyageurs abordent ensuite à l’île des Énasés, dont les habitants ont le visage triangulaire ; à l’île de Chéli, où tout le monde fait des simagrées, et à Procuration qui, comme le nom l’indique, est le pays des procureurs, la terre de la chicane. Un habitant de l’île explique à Pantagruel comment les Chicanous gagnent leur vie à être battus. Si bien que, s’ils demeuraient longtemps sans recevoir quelque bonne rossée, ils mourraient de faim, eux, leurs femmes et leurs enfants.

« Quand un moine, dit notre auteur, un prêtre, un usurier, un avocat veut mal à quelque gentilhomme de son pays, il envoie vers lui un de ces Chicanous. Chicanous le citera, l’ajournera, l’outragera, l’injuriera impudemment, suivant son recors et instruction, tant que le gentilhomme, s’il n’est pas paralytique de ses membres, et plus stupide qu’un têtard, sera contraint de lui donner bastonnades et coups d’épée sur la tête, ou mieux le jeter par les créneaux et fenêtres de son château. Cela fait voilà Chicanous riche pour quatre mois comme si coups de bâton fussent ses naïves et naturelles moissons. Car du moine, de l’usurier, de l’avocat, il aura bon salaire, et du gentilhomme réparations parfois si grandes et excessives, que le gentilhomme y perdra tout son avoir, avec