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Page:Anatole France - Rabelais, Calmann-Lévy, 1928.djvu/151

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dans les œuvres de Guillaume Crétin, on a quelque raison de reconnaître ce vieux poète en Raminagrobis.

Le mourant donna à Panurge et à sa compagnie les vers qu’il venait de composer, et leur dit :

— Allez, enfants, en la garde du grand Dieu des cieux et ne m’inquiétez plus de cette affaire ni d’autre qui soit. Ce jourd’hui, qui est le dernier et de mai, et de moi (on prononçait : de et de  ; c’est un jeu de mots), j’ai hors de ma maison, à grande fatigue et difficulté, chassé un tas de vilaines, immondes et pestilentes bêtes, noires, bigarrées, fauves, blanches, cendrées, grivolées, qui ne voulaient me laisser à mon aise mourir, et par perfides piqûres, griffures harpiaques, importunités freloniques, toutes forgées à l’officine de je ne sais quelle insatiabilité, m’arrachaient des doux pensements auxquels je me livrais, contemplant, voyant et déjà touchant et goûtant le bien et félicité que le Bon Dieu a préparé à ses fidèles et élus en l’autre vie et état d’immortalité.

Qui étaient ces vilaines bêtes qui assiégeaient le lit du mourant ? Panurge scandalisé les reconnut sans hésitation pour les moines de toutes robes, cordeliers, jacobins et autres religieux mendiants. Il y en avait quatre ordres, gris et bruns, dont on a fait les quatre mendiants, raisins secs, figues sèches, amandes et noisettes, que l’hiver on sert en France au dessert.