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Page:Anatole France - Rabelais, Calmann-Lévy, 1928.djvu/148

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ample châtaignier, leur fut montrée la maison de la sibylle. Ils y entrèrent et trouvèrent, au coin de la cheminée, la vieille mal vêtue, édentée, chassieuse, courbassée, roupieuse, qui faisait un potage de choux verts, avec une couenne de lard jaune et un vieux savorados. Un vieux savorados, si vous voulez le savoir, est un os creux, un os à moelle qu’on met dans le potage pour lui donner du goût. Afin d’épargner la dépense, on le fait servir plusieurs fois, mais, vieux, il a moins de goût qu’en sa fraîche et savoureuse nouveauté. C’est signe que, comme les sorcières de Thessalie qui arrêtaient le cours de la lune, comme les sorcières qui, sur la bruyère, prédirent à Macbeth la couronne d’Écosse, comme les tireuses de cartes qui vivent dans des mansardes, comme les somnambules qui suivent les foires en roulotte, comme toutes ses pareilles depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, la vieille de Panzoust soutient péniblement sa misérable vie, et l’on pourrait s’étonner que des créatures qui s’attribuent de si grandes facultés en tirent de si maigres profits. La sibylle chinonaise resta quelque temps en silence, pensive et rechignant des dents, puis elle s’assit sur le fond d’un boisseau, prit ses fuseaux et ses dévidoirs et mit son tablier sur la tête…

Y songez-vous, que Rabelais, à Rome, avait vu, dans la Sixtine, les sibylles de Michel-Ange nouvellement découvertes ? La Cumane est plus