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Page:Anatole France - Rabelais, Calmann-Lévy, 1928.djvu/147

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rêva qu’il était marié, que sa femme lui faisait mille caresses et lui attachait au front une jolie petite paire de cornes. Il rêva encore qu’il était changé en tambourin et sa femme en chouette. Ce songe ne parut pas susceptible d’une explication évidente et plausible.

Pantagruel proposa de consulter la sibylle de Panzoust, et le bon roi se mit aussitôt en route avec Épistémon et Panurge. En trois jours, ils furent transportés d’Utopie dans le Chinonais. Comment cela ? Ne taisons pas la vérité quand elle est bonne à dire. La vérité, c’est que Rabelais avait oublié que son Pantagruel se trouvait en Utopie, au nord de la Chine, ou dans quelque contrée approchante. Cela lui était sorti de la tête. Délicieux oubli, sommeil plus doux que celui du vieil Homère. Cervantès fait chevaucher Sancho sur son âne qu’il a perdu et qu’il cherche en pleurant. Rabelais ne sait plus sur quel continent il a laissé ses personnages. Ô distractions adorables, ô ravissantes étourderies du génie ! Est-ce que votre très savant et très distingué bibliothécaire, M. Paul Groussac, avec son grand sens littéraire et sa haute autorité, n’a pas déjà parlé des sympathiques étourderies de l’auteur du Don Quichotte ?

Voilà donc nos amis à Panzoust près Chinon. C’est tant mieux ! Bien plus que les prodiges d’Utopie, me plaît la douceur tourangelle.

À la croupe d’une montagne, sous un grand et