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Page:Anatole France - Rabelais, Calmann-Lévy, 1928.djvu/130

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tout à fait de mise alors. La philosophie, autant que l’habit et la coiffure, est sujette à la mode, et il n’y a rien qui marque mieux un lieu et une époque que l’idée qu’on s’y fait de l’absolu et de l’infini. L’éternité même, nous nous la représentons à notre image, et dans notre goût. L’abstrait a son pittoresque comme le concret. Nous saisissons volontiers dans ces causeries l’occasion d’un rapprochement littéraire, d’une comparaison qui fasse saisir le style des temps et la manière des auteurs. C’est pourquoi je citerai, après les vers latins de Boyssonné, un petit poème de plus de deux cents ans postérieur, sur un sujet semblable, une élégie d’André Chénier sur la mort d’un enfant. Autant la muse latine du vieux juriste de Toulouse a de roideur et de solennité, autant la muse française du fils de Santi L’Hommaca a de souplesse, de grâce et de pathétique.

SUR LA MORT D’UN ENFANT


L’innocente victime, au terrestre séjour,
N’a vu que le printemps qui lui donna le jour.
Rien n’est resté de lui qu’un nom, un vain nuage,
Un souvenir, un songe, une invisible image.
Adieu, fragile enfant, échappé de nos bras ;
Adieu, dans la maison d’où l’on ne revient pas.
Nous ne te verrons plus, quand, de moissons couverte,
La campagne d’été rend la ville déserte ;
Dans l’enclos paternel, nous ne te verrons plus,
De tes pieds, de tes mains, de tes flancs demi-nus,
Presser l’herbe et les fleurs dont les nymphes de Seine
Couronnent tous les ans les coteaux de Lucienne.