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Page:Anatole France - Rabelais, Calmann-Lévy, 1928.djvu/12

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entrer, après avoir ainsi grimpé, on descendait par un arceau couvert de peintures. C’est pourquoi cette cave était dite la Cave-Peinte.

Antoine Rabelais possédait aussi, dans la paroisse de Sully, à une bonne lieue de Chinon, vis-à-vis la Roche-Clermaut, la métairie de la Devinière dont il portait le nom. Le clos en était planté de pineau. On nomme ainsi un raisin noir, à petit grain, dont la grappe a la forme d’une pomme de pin. Dire que le pineau de la Devinière était exquis, ce n’est pas assez dire. Écoutez plutôt le propos que certain buveur, enfant du pays, tient à la Saulaie, sur l’herbe drue, lors de la naissance de Gargantua : « Ô Lacryma Christi, c’est de la Devinière ! Ô le gentil vin blanc ! Et, par mon âme, ce n’est que vin de taffetas ! Hen ! hen ! il est à une oreille, bien drapé de bonne laine. » « Drapé de bonne laine », notre buveur, qui connaissait la farce de Pathelin, parle comme le marchand qui vantait son drap. Et, quand il s’écrie que le pineau est à une oreille, c’est que les Chinonais mettaient le bon vin dans des cruchons à une oreille, ou, pour autrement dire, à une seule anse. Certains connaisseurs affirment que le vin de ce petit cru, bien que très honnête, était toutefois trop rustique et roturier pour qu’on l’habillât ainsi de taffetas et de velours. Ne les écoutons pas. Il vaut mieux nous en rapporter au buveur de la Saulaie. Appartient-il à un rabelaisien de déprécier le clos de la Devinière ?