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Page:Anatole France - Rabelais, Calmann-Lévy, 1928.djvu/100

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ressuscitatif. Soudain Epistémon commença à respirer, puis à ouvrir les yeux, puis à bâiller, puis à éternuer.

— Il est guéri, dit Panurge, qui semble ne s’être pas vanté excessivement de cette cure admirable.

Épistémon, un peu enroué, commença à parler. Il avait vu les diables, disait-il, et causé familièrement avec Lucifer. Il assurait, que les diables étaient bons compagnons, et se plaignait de ce que Panurge l’eut si tôt rappelé à la vie.

— Je prenais, en enfer, dit-il, un singulier passe-temps à voir les damnés.

— Comment ? demanda Pantagruel.

— On ne les traite pas si mal que vous le pensez, répondit Épistémon ; mais leur état est changé en étrange façon. Car je vis Alexandre-le-Grand qui rapetassait de vieilles chausses et ainsi gagnait sa pauvre vie. Xerxès criait la moutarde ; Romulus était saunier.

Et notre auteur donne de la sorte aux héros de l’antiquité, aux preux de Bretagne et de France et à tous les princes de l’Europe quelque métier mécanique et manuel. Le pape Jules, papa Giulio, qui, de son vivant, avait ordonné à Michel-Ange de le représenter l’épée à la main, est dans les enfers crieur de petits pâtés. Il ne porte plus sa grande et bougrisque barbe. Cléopâtre vend des oignons et Livie épluche des légumes. Pison est paysan, Cyrus vacher, Brutus et Cassius arpenteurs, Démosthène vigneron, Fabius enfileur de