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commanda qu’on lui amenast le prisonnier, et arrivé devant luy, il fait retirer un chacun, et d’une douce parole luy dit qu’il avoit fait retirer tous les autres, voulant traiter doucement cette affaire auec luy : Qu’à la vérité il l’auoit fait mettre en prison sous une obligation supposée, mais qu’il y avoit bien autre anguille sous roche : Car il sçavoit pour certain que le meurdre du Luquois avoit esté par luy commis : Que de cela il n’en avoit certaine preuve : Toutesfois désirait manier cette affaire avec toute douceur : Que le défunct estoit estranger, despourveu de tout support : Partant il estoit fort aisé de faire passer toutes choses par oubliance, moyennant que le prisonnier voulut de son costé s’aider : Cela se disoit de telle façon, comme si le juge l’eust voulu sonder pour tirer argent de luy, à quoy il n’avoit veine qui tendist. A cette parole le prisonnier sollicite d’un costé d’un remords de sa Conscience, d’un autre estimant que l’argent luy servirait en cecy de garand, respondit au juge qu’il voyoit bien qu’il y avoit en cecy de l’œuvre de Dieu : puis que où il n’y avoit autre tesmoin que luy, cela estoit venu à connoissance, et que sur la promesse qui luy estoit faite, il recognoistroit franchement ce qui estoit de la vérité. A cette parole, le juge estimant estre arrivé à chef de son intention, manda quérir le greffier : mais le prisonnier voyant qu’il avoit fait un pas de sot, après que le juge luy eut fait lever la main pour dire la vérité, commence de jouer autre roolle, et de soustenir que toute cette procédure estoit pleine de calomnie et fausseté. Le juge se voyant aucunement frustré de son opinion, renvoya le marchand aux prisons en attendant plus ample preuve. Mais luy, après avoir pris langue des autres prisonniers (qui sont maistres en telles affaires) appelle de son emprisonnement, et prend à parties tant le Sergent que le Lieutenant criminel. Je vous laisse à penser si la cause estoit sans apparence déraison. Il s’inscrit en faux contre l’obligation. Il n’y falloit pas grande preuve, parce que les parties en estoient d’accord : et de faict, le Lieutenant vint par exprès au Parlement, où il discourut tout au long comme les choses s’estoient passées. La cour qui cognoissoit la preud’hommie de cest honneste homme, suspendit le cours de cette poursuitte jusques à quelque temps : pendant lequel elle donna charge à Monsieur Bigot de s’informer sur tout le chemin de Roüen à Paris s’il en pourrait sçavoir nouvelles : ce qu’il fit avec toutes les diligences à ce