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posa, en leur honneur et gloire, cinq mortels couplets les plus piquants que le traître eût faits de sa vie. Hélas ! elle fit fureur, la chanson maudite : les enfants y apprenaient à lire ; il n’y eut fils ou fille de bonne mère qui ne la sut comme ses prières. Au bourg voisin, point de boutique où elle ne fut affichée honorablement au milieu des complaintes les plus nouvelles. Le pire fut que, les jours de marché, les cordonniers, tailleurs, et autres gens de métier du bourg étaient assis devant leurs portes, tout le long de la Grand’rue, s’escrimant de leur mieux autour des pourpoints, haut-de-chausses, bottes et houseaux de leurs pratiques. Or, du plus loin qu’ils voyaient venir nos deux plaideurs malencontreux, où l’un deux seulement, presto ils entonnaient, à trois chœurs, en faux bourdon, la chanson du « grand procès meu pour un nid de pie, » et chantaient, à gorge déployée, les cinq couplets, depuis miserere jusqu’à vitulos ; en quoi faisant, les traîtres se démenaient si bien, les uns allongeant le ligneul, les autres jouant des ciseaux ou de l’aiguille, et tous l’air soucieux, refrogné et si empêché autour de leur besogne, que vous eussiez juré que, de leur vie, ils n’avaient songé à autre chose. C’était à nos deux paysans de prendre patience, non, toutefois, sans maugréer entre leurs dents, et se bien promettre de ne plaider plus, à l’avenir, qu’à bonnes enseignes.