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LES PLUS HEUREUX


Les plus heureux sont les cygnes du lac de Gmunden. Ils jouissent de tous les bienfaits de la civilisation, de la généreuse protection des hommes, et en même temps de tous les avantages de la liberté, puisqu’ils habitent les roseaux d’un lac de douze kilomètres de long. En hiver, la commune prend soin de les nourrir ; en automne, ils volent au-dessus du lac à grands coups d’ailes rythmés et vibrants ; on ne viole pas leurs cachettes ; on traite leurs petits avec respect. Ils jouent leur rôle d’ornements du paysage, et sans être jamais utiles à personne, ils sont aimés de tout le monde. On ne les poursuit jamais, on ne tire pas sur eux, on ne les met pas à la broche, et chacun dit d’ailleurs qu’ils ont une chair coriace et détestable. On renonce même à leur prendre leur duvet, dans l’intérêt du paysage, qu’ils décorent consciencieusement, sans peine ni mérite. Ils sont les « favoris » du public, et leur duvet inutilisé flotte comme une neige d’été sur le miroir du lac. Un seul d’entre eux fut tué d’un coup de fusil par le garde forestier, parce qu’il s’était montré trop agressif contre une petite barque et avait mortellement effrayé avec ses grandes ailes, les jeunes dames qui s’y trouvaient : la barque et les rames avaient dérangé, sans intention d’ailleurs, sa femelle et cinq petits cygnes gris clair. Il mourut donc, lui aussi, en plein bonheur, en combattant pour ce qu’il aimait ; il mourut d’une mort héroïque, noble et enviable, dans un spasme de passion déchaînée, dans une extase qui le rendait sans doute insensible à toute douleur.

— Un des plus heureux est encore Ali Baba, l’admirable étalon blanc du haras de Kladrup. Toutes ses énergies vitales sont tendrement entretenues et soignées, afin qu’il les conserve pour ses magnifiques maîtresses, les juments pur-sang. Autour de lui, dans le monde, on maltraite tous les jours des milliards d’animaux, on les torture pour mille besoins divers, on les assomme, on les châtre, on les gave, on leur prépare des maladies de foie artificielles. Mais lui, l’étalon blanc, on le panse ou le soigne, et en échange de ces services qui n’auront