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JOURNAL DE MONSIEUR MURE

bandes de huit ou dix étudiants, fous lâchés, malfaisants échappés de collège, marchent obstinément à côté d’elle, en tenant à haute voix des conversations obscènes. Enfin, lorsqu’il ne passe personne, que la voie est libre, même au fond d’une de ces rues où l’herbe pousse et dont les maisons, portes et fenêtres closes, semblent dormir, elle se sent encore dans une atmosphère hostile : espionnée par des yeux qui voient à travers les murs, montrée au doigt par des doigts invisibles ; rebutée jusque par les pavés, plus raboteux pour son pied délicat, désireux de la voir tomber, comme la ville entière.

Alors, qu’y vient-elle faire, en ville ? Tous les après-midi, vers quatre heures, quelle nécessité de s’exposer ainsi sans défense à l’animosité de X… ! Sans doute, si j’osais l’interroger, elle ne me dirait pas la vérité vraie : peut-être ne se l’avoue-t-elle pas à elle-même ! Mais je la connais bien, moi ; de plus, je sais maintenant l’itinéraire qu’elle suit chaque jour, les rues où elle passe, les portions de trottoir qu’elle choisit, les fournisseurs chez qui elle s’arrête, jusqu’au pâtissier où parfois elle mange un gâteau, lorsque sa promenade n’a pas d’autre prétexte ; — aussi je la comprends !… À vingt-quatre ans, femme faite, c’est toujours la petite fille qui « voulait » si impérieusement, qu’on finissait par lui abandonner la manivelle de l’orgue à l’église, et