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Page:Alembert - Trois mois à la cour de Fréderic : lettres inédites.djvu/15

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nement comme tant d’autres de la Providence : persécuté autant qu’on peut l’être, si un jour je dois fuir de ma patrie, je ne demanderai à Frédéric que la permission d’aller mourir dans ses États, libre et pauvre. »

Loin de lui garder rancune de son refus, le roi n’en conserva que plus d’estime pour le caractère du philosophe, et en 1754 il écrivit à mylord maréchal, ministre de Prusse en France[1] :

« Vous savez qu’il y a un homme à Paris du plus grand mérite, qui ne jouit pas des avantages de la fortune proportionnée à ses talents et à son caractère :

    moindres préférences que j’ai pour ceux qui m’approchent, il leur marque de l’humeur et, le croiriez-vous, il me boude. Son ambition est extrême et son génie n’y répond pas ; il est brusque, souvent ridicule par ses opinions gigantesques, mais son cœur, qui est honnête, n’est point à comparer avec celui de Voltaire. Vous savez ce que Piron répondit un jour à celui-ci qui lui offrait son cœur : « Fi donc, monsieur de Voltaire, vous me donnez la plus mauvaise partie de vous-même. » (Mémoires de Henri de Catt. Leipzig, chez Hirzel, 1885.)

  1. Keith (William) (1685-1778), maréchal héréditaire d’Écosse, connu sous le nom de mylord maréchal. Capitaine des gardes de la reine Anne, il se déclara pour les Stuarts et en 1715 fit prendre les armes à l’Écosse en faveur du Prétendant. Condamné à mort par jugement du parlement d’Angleterre, ses biens confisqués, sa tête mise à prix, mylord maréchal se rendit en Prusse, où Frédéric l’accueillit avec la plus grande distinction ; il lui confia même plusieurs missions diplomatiques.