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Il faisait une de ces magnifiques nuits qui font du mois de juin l’un des plus beaux mois de nos climats du Nord ; la lune descendait à l’horizon, mais ses rayons obliques imprimaient, par leur teinte d’un blanc bleuâtre, un charme indicible au paysage et mettaient un diamant à la pointe de chaque frange d’écume ; la brise était forte, mais très-maniable ; l’atmosphère, imprégnée des senteurs de la terre, était comme parfumée et dilatait vigoureusement les poumons.

Les personnes qui trouvent la mer monotone et l’accusent de manquer de pittoresque ne la connaissent ou ne la comprennent pas : la mer n’a point pendant dix minutes le même aspect ; il y a en elle quelque chose de puissant, de grandiose et d’incompréhensible qui saisit l’âme et, malgré soi, la porte à la rêverie ; elle possède un charme irrésistible, qui attire, séduit, enchaîne et la fait passionnément aimer, même dans sa fureur ; elle vit, elle sent, elle entend, elle souffre et se plaint ; elle parle au cœur du marin un langage que celui-ci comprend et qui l’unit à elle par un lien indissoluble. Un marin ne vit que sur la mer ; loin d’elle, il souffre ; s’il est contraint de la quitter, il ne s’en console pas, la nostalgie de la mer s’empare de lui et il ne tarde pas à mourir en la regrettant.

Tout était dans un ordre parfait à bord du Hasard ; il y avait deux gabiers à la barre ; l’officier de quart se tenait debout sur son banc et interrogeait l’horizon avec une lunette de nuit ; un contre-maître se promenait près du grand panneau ; deux pilotins étaient debout derrière l’habitacle.