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L’ÉCLAIREUR.

Ils atteignaient à peine les dernières limites du couvert de la forêt : devant eux comme un long ruban d’argent les eaux du Rubio miroitaient aux rayons blafards de la lune ; ils allaient arriver au gué, lorsque tout à coup le bruit lointain d’un coup de feu résonna sourdement, repercuté par les échos des Quebradas.

Instinctivement, ces hommes cependant si braves et si éprouvés tressaillirent, et ils s’arrêtèrent avec un mouvement de stupeur, presque d’effroi.

Il y eut quelques secondes d’un silence funèbre.

Bon-Affût comprit qu’il fallait rompre le charme funeste qui pesait comme un remords sur tous ces hommes ; domptant avec peine l’émotion qui lui serrait la gorge :

— Frères ! dit-il d’une voix grave, la vindicte du désert est satisfaite, le misérable que nous avons condamné s’est enfin fait justice.

Il y a dans la voix humaine une puissance étrange et incompréhensible : ces quelques mots prononcés par l’éclaireur suffirent pour rendre à tous ces homme leur énergie première.

— Dieu lui fasse miséricorde ! répondit don Miguel.

— Amen ! firent les gambucinos en se signant avec dévotion.

Désormais le lourd poids qui pesait sur leur poitrine en était enlevé ; le coupable était mort, la logique implacable du fait accompli donnait encore une fois raison à la loi du Lynch et supprimait du même coup les regrets et les remords en mettant un terme à l’incertitude cruelle qui jusque-là les avait oppressés.

Don Stefano mort, celle qu’il avait si impitoyablement poursuivie était sauvée ; aux yeux de tous ces hommes au cœur de bronze, cette raison seule suffisait pour éteindre en eux toute pitié pour le coupable.

Une réaction subite s’opéra en eux, et ces natures rebelles