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L’ÉCLAIREUR.

sérieuse que nous devons d’abord nous appliquer à découvrir.

— Laquelle ?

Balle-Franche tourna la tête à droite et à gauche, pencha le haut du corps légèrement en avant, et baissant la voix de façon que ceux auxquels il s’adressait ne l’entendaient eux-mêmes que difficilement, il reprit d’un ton sévère :

— La vie du désert ne ressemble en rien à celle des villes. Là-bas, on se connaît peu ou beaucoup, soit de nom, soit par des relations personnelles ; on est souvent lié par des intérêts plus ou moins directs ; enfin, il existe entre tous les habitants des villes des liens sociaux qui les attachent les uns aux autres, et en forment, pour ainsi dire, une même famille. Au désert, ce n’est plus cela : l’égoïsme et le personnalisme règnent en maître ; le moi est la loi suprême ; chacun ne pense qu’à soi, n’agit que pour soi, et, dirai-je plus, n’aime que soi.

— Abrégez, pour Dieu ! Balle-Franche, abrégez, interrompit Bon-Affût avec impatience ; où diable voulez-vous en venir ?

— Patience ! continua l’imperturbable Canadien, patience, vous allez le savoir. Donc, pour me résumer, au désert, à moins d’avoir pendant longues années vécu côte à côte avec un homme, partageant avec lui les peines et les plaisirs, la bonne et la mauvaise fortune, chaque individu vit seul, sans amis, ne comptant que des indifférents ou des ennemis. Dans le guet-apens dont cette nuit don Miguel a failli être la victime, deux sortes de gens se sont spontanément révélés à lui. Ces deux sortes de gens sont des ennemis acharnés d’abord, puis ensuite des amis non moins acharnés. Ne croyez pas, continua le chasseur en s’échauffant, que je n’ai pas calculé la portée du mot que je viens de prononcer ; vous vous tromperiez extraordinairement. Ne vous