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L’ÉCLAIREUR.

tordus par le souffle tout puissant de la brise poussaient des plaintes humaines auxquelles répondaient les hurlements lugubres des fauves épouvantés, la rivière gonflée par la pluie soulevait des vagues dont la cime écumante se brisait avec fracas sur les rives sablonneuses.

Balle-Franche et Bon-Affût, aguerris aux temporales du désert, secouaient dédaigneusement la tête à chaque effort de la rafale qui passait au-dessus d’eux comme un simoun ardent, et continuaient à avancer en sondant de l’œil l’ombre qui les enveloppait comme d’un lourd linceul et en prêtant l’oreille aux bruits que les échos se renvoyaient de l’un à l’autre en les rendant plus éclatants et plus vibrants encore.

Ils atteignirent ainsi, sans avoir échangé une parole, le gué del Rubio. Là, comme d’un commun accord, ils s’arrêtèrent.

Le Rubio, affluent perdu et ignoré du gran rio Colorado del Norte, dans lequel il se jette après un cours tourmenté d’une vingtaine de lieues à peine, est en temps ordinaire un mince filet d’eau que les pirogues indiennes ont peine à parcourir et que les chevaux passent à gué avec de l’eau à peine au ventre presque partout ; mais à cette heure le placide ruisseau était devenu tout à coup un torrent fougueux roulant à grand bruit dans ses eaux profondes et fangeuses des arbres déracinés et même des quartiers de rocs.

Songer à traverser le Rubio eût été commettre en ce moment une insigne folie ; l’homme assez téméraire pour tenter cette entreprise aurait été en quelques minutes emporté et roulé par les eaux furieuses, dont la nappe jaunâtre s’élargissait de minute en minute.

Les chasseurs demeurèrent un instant immobiles sous les torrents de pluie qui les inondaient, considérant d’un œil rêveur l’eau qui montait toujours et maintenant à