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MAURIN DES MAURES

voir s’il tuerait le grand oiseau. Et le jaloux Secourgeon, pendant ce temps, injuriait son cheval. Les deux amants entendaient sa voix rassurante, son discours sans fin.

— Alors ! et ce journal ? tu n’as pas fini de le lire ? tu le lis jusqu’aux affiches, donc ? Marcheras-tu ou non ?… Il est bâti, je vous dis ! ça n’est pas un cheval ! c’est une église, un clocher !… Pas si vite, malandrin ! oh ! oh ! je vous dis que ça n’est pas un cheval, c’est une aigle, pour la chose de voler au lieu de courir !

Et l’aigle, elle, volait toujours. Et plusieurs jours se passèrent. Et Maurin ne tuait pas l’aigle. Dame, il n’était à l’affût de l’aigle qu’à de certaines heures.

Il partait pour la chasse avant l’aube, revenait à midi avec du gibier, en fournissait bien la cuisine ; l’aigle, méfiante, ne dérobait plus rien, mais rôdait toujours par là. Bientôt l’oiseau de proie changea l’heure de ses visites. Il vint le matin. Alors Maurin n’alla plus à la chasse que dans l’après-midi. Et de temps en temps. Misé Secourgeon partait pour La Molle et les Campaux, afin d’y vendre le gibier que leur offrait Maurin en échange de leur bonne hospitalité.

Malheureux Secourgeon ! il avait pris confiance comme on prend mal. Du reste, il souhaitait par-dessus tout être débarrassé de l’aigle. Il disait à Maurin, trois fois par jour :

— Je n’aurais pas cru ça si difficile. C’est vrai qu’elle se méfie, la bougre !

Si Secourgeon avait eu des soupçons, il aurait épié Maurin, il l’eût surpris avec sa femme, et alors, de manière ou d’autre, il se serait vengé. Mais il n’avait pas de soupçons. L’aigle complice couvrait tout de ses grandes ailes.