Page:Adam - Le Serpent noir (1905).djvu/27

Cette page a été validée par deux contributeurs.


tout. Je n’aurais pas voulu que Goulven s’imaginât recevoir de moi le bien pour le mal, si je lui proposais une somme d’argent inespérée en échange de la formule relative au sérum typhique.

Ce sentiment ne me domina pas moins que l’envie de mieux expérimenter autour de Quimper la puissance de mes quatre cylindres et le fonctionnement de mon carburateur. En sorte que je n’eusse point, de toute la saison, tenté la traversée de Quiberon à Belle-Ile. Mais survint le pardon de Sainte-Anne d’Auray. C’est la mode de juger pittoresque cette assemblée de paysans, et d’éterniser leurs attitudes sur les plaques photographiques. Il n’est point de touriste qui manque cette occasion.

Soucieux de manœuvrer ma machine au milieu d’une foule, afin d’éprouver la vigueur des freins et la souplesse de la direction, je ne voulus pas non plus manquer l’occasion sacramentelle. Par une pluie de mer, fine et pénétrante, que la bourrasque vous chassait au visage, la veille du pardon, je filai d’Auray vers Sainte-Anne. Le long de la route qui mène de la gare au bourg des miracles, j’exerçai mon adresse virtuose pour doubler les hauts tapecus trainés par de solides petits chevaux blonds et chargés de bonnes femmes. Sous des mouchoirs à carreaux, elles protégeaient leurs coiffes complexes, et, sous des parapluies extravagants, leurs robes à larges bretelles de velours noir. Je réussis à n’écraser aucun des mendiants qui, le postérieur dans la boue, exhibent des moignons gélatineux et mobiles, des épaules veuves de leurs bras, des cuisses amputées aux genoux, des chairs rouges desséchées le long de tibias trop courts, des pieds recroquevillés par la paralysie, des mains