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tisse. La volonté délivre. Que le plus fort domine le plus faible, voilà ce que veut la volonté… Au fond de leur simplicité, ils n’ont qu’un désir : que personne ne leur fasse mal. C’est pourquoi ils sont prévenants envers chacun, et ils lui font du bien. Mais cela est de la lâcheté, quoique cela s’appelle vertu… »

Cependant Goulven n’a pas agi par lâcheté, en épargnant la faiblesse de sa femme, en choisissant la mort que lui vaudra son scrupule, tôt ou tard… C’est là le problème qui me tracasse. L’acte de mon ami Goulven ébranle ma confiance en cette philosophie qu’avant de lire Nietzsche j’avais toujours pensée, composée en moi-même, sans la formuler clairement. »

Durant tout ce discours, M. Guichardot n’avait tenu nul compte de mes objections. Cela va sans dire. Il les bousculait d’un geste brusque, ou les effaçait en soufflant dessus la fumée de son cigare. Je cessai bientôt d’en présenter. Le ton de sa certitude me retranchait du débat. Il m’eût paru convenable de me retirer, si Mme de Breuilly n’avait reçu ce jour-là. Toutes les cinq minutes, on entendait s’ouvrir la porte du vestibule, et le domestique s’empresser. De la petite serre où dissertait l’imperturbable Guichardot, je voyais, par l’intervalle des portières en tapisserie, défiler maintes dames aux silhouettes tantôt impériales et tantôt grotesques. Je vénérais leurs noms héraldiques, annoncés au seuil du salon par le valet introducteur. Certainement ma femme devait se réjouir de connaitre ces personnes, et d’induire sur leurs caractères d’après leurs façons. Pour elle, ce divertissement n’a pas d’égal. Elle s’y livre, avec finesse et frénésie. J’eusse été trop peu galant si j’avais interrompu cette innocente félicité. D’autre part, il n’était pas douteux que Mme de Breuilly nous avait invités afin