Page:Adam - Le Serpent noir (1905).djvu/18

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


bien, soit en mal, si nous consentons encore à employer ces termes surannés. Disons : par de là le bien et le mal. Ainsi, nous parlions l’autre jour de ce brave docteur Goulven qui faillit découvrir le sérum du typhus, avant ses émules. Eh bien ! j’ose dire que Nietzsche eût salué en lui le surhomme, et cela malgré les conditions dans lesquelles Jean Goulven se dépassa. En effet, il ne suivit pas les conseils que je lui prodiguai, à la manière de mon maître Zarathustra. Il ne s’arracha point de la bouche le noir serpent des vertus traditionnelles et meurtrières pour rire plus haut qu’un homme ordinaire, pour savourer la gaie science de vivre ! Non : il avala tout le serpent noir… Voilà ce que je ne pouvais guère expliquer devant ces vingt messieurs qui nous entouraient l’autre jour. Ils n’auraient pas compris. Ils n’auraient pas compris la parole de Nietzsche, ni le sacrifice de Goulven. Ce sont de ces gens de quil’on peut dire que « leurs âmes pendent comme des torchons dans les greniers de leurs cervelles ». Vous vous rappelez, je pense, ce rêve de Zarathustra : le berger dont le serpent noir suce le gosier. Moi aussi j’ai crié à Goulven, comme Zarathustra criait au berger : « Mords le serpent et crache sa tête, mords toujours ! » Mais Goulven ne s’est pas permis de m’entendre.

« Il semble que j’utilise des paraboles dans l’intention de vous en faire accroire sur moi-même, et sur mes facultés. Je m’en, garderais bien, soyez-en sûr. Quoi ! En province, j’ai lu de temps en temps. On ne peut pas toujours vivre au café. Il y a des soirs où l‘on est las de gagner, à la manille, le prix des consommations. Il y a des matins ou l’on aime rester au lit devant une revue, plutôt que de descendre au magasin du beau-père pour discuter le prix des essieux, des fourches et des hoyaux avec des rustres