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taient le capitaine de cavalerie. À causer de leurs machines, ils communiaient. Cela devint évident à table. Mme de Breuilly les plaisanta là-dessus. Guichardot offrit de m’avoir, pour six ou huit mille, une machine de vingt chevaux à quatre cylindres ; projet qui séduisit beaucoup ma femme. Le comte approuvait cet esprit de risque et d’audace qui lance le chauffeur sur les routes, à toute vitesse. Ce courage ressusciterait peut-être, dans les âmes médiocres de notre temps, la saine énergie française. Guichardot compara le chauffeur, inclus dans son hanneton de fer, au chevalier des Croisades dans son armure. Mme de Breuilly évoqua la figure de Jeanne d’Arc. Guichardot la révérait. Ils s’estimèrent. Quand l’agent général leur eut expliqué la théorie de Nietzsche, en taisant la partie anti-chrétienne pour s’étendre sur l’apologie de la force, quand il eut cité la fameuse phrase : « L’homme est quelque chose qui doit se dépasser ! » Mme de Breuilly s’anima vraiment. Du rose gagna ses joues flétries. Ses lèvres pâles se colorèrent. Elle interrogea fiévreusement le convive sur Zarathustra. Chose curieuse, Guichardot avait lu presque soigneusement ce volume du philosophe germain.

À l’instant du café, et comme par suite d’un accord préalable, le comte nous abandonna, lui et moi, dans la petite serre. Mme de Breuilly convia ma femme à venir admirer des estampes anciennes retrouvées dans un galetas de son manoir. Guichardot avait arrangé cette charmante réunion pour me circonvenir à son aise. Je ne voulus pas fâcher Mme de Breuilly en refusant d’écouter ; mais je me tins sur la défensive.

« Monsieur, commença-t-il, Nietzsche a parfaitement raison, n’est-ce pas ? L’homme est une chose qui doit se dépasser… Et il arrive qu’il se dépasse soit en