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ne point contrarier, crainte d’encourir ma rancune.


Le mercredi matin, une parente éloignée de ma femme, la vieille comtesse de Breuilly, m’envoya, par son valet de chambre, une invitation à déjeuner pour le lendemain. Ce qui m’étonna beaucoup. Depuis dix ans que je la connais, cette chère dame nous prie à diner deux fois l’an, avec la partie de sa famille entachée de roture. Elle me pardonne mal de porter un nom sans particule, encore qu’elle témoigne de la sympathie pour mes travaux et mon caractère. Mais nous sommes un peu, ma femme et moi, la honte de sa vie, le témoignage de mésalliances. Quel que soit son esprit très ouvert, elle n’admet pas qu’un savant comme Pasteur, qu’un poète comme Hugo, dont elle commente très intelligemment les œuvres, aient pu se croire les égaux de n’importe quel petit vicomte dilapidateur, fêtard et benêt. C’est une foi qu’on ne saurait pertinemment discuter. Elle me froisse moins qu’elle ne m’amuse. Aussi je supporte les procédés de cette personne âgée à notre égard. Mais j’estime que trois entrevues annuelles satisfont nos besoins affectifs, le jour de l’an, à Pâques, et à l’anniversaire de Mme de Breuilly. Elle pense la-dessus comme nous. Cette réserve nous contente. Il me surprit fort que notre parente eut décidé d’y forfaire tout à coup.

Le message exprimait seulement son désir de me montrer un homme curieux et que les meilleurs amis lui recommandaient avec chaleur, entre autres son cousin Yves de Kerladec, qui est aux dragons, et en qui elle admire le prototype du parfait gentilhomme. Le valet de chambre attendait la réponse, comme s’il se fût agi d’une chose très urgente.

Nous bâtîmes, ma femme et moi, mille conjectures.